King of Kong : Billy Mitchell, kill screen et autres singeries

Alors que l’e-sport bat son plein, pénètre nos grilles de programmes et remplit aujourd’hui des stades entiers, le jeu vidéo n’a jamais paru être aussi compétitif. Et pourtant, les luttes intestines à coups de combinaisons de boutons, de mouvements de joystick frénétiques et de rivalités légendaires, ça ne date pas d’hier.

Leurs origines se trouvent en réalité alors que le jeu vidéo n’en était lui même qu’à ses balbutiements, le temps dit de l’âge d’or des bornes d’arcade. Cette période qui se situe au début des années 80 correspond à l’arrivée massive des bornes d’arcades dans les villes (et par extension la naissance des salles d’arcades en elle même), mais aussi la sortie simultanée de titres emblématiques comme Space Invaders, Asteroids, Pacman et d’autres joyeusetés à base d’amas de pixels et d’écran à cristaux liquides.

Wargames de John Badham (1983) Copyright MGM

Le jeu vidéo se démocratisant alors, c’est un certain esprit de compétition qui va naître entre les joueurs les plus passionnés à travers le monde. Et bien avant l’arrivée massive des premiers modes multijoueur, il n’existait que deux manières de savoir si l’on était meilleur que son voisin de borne. Si on était bien le meilleur joueur du quartier, du pays voir du monde.

Finir le jeu le plus rapidement possible, parcourir tous les niveaux jusqu’au killscreen ou battre le dernier boss en un temps record était une des manières de clamer haut et fort le titre de champion sur un jeu particulier. Cette catégorie de compétiteurs peut s’apparenter à la pratique du speerunning qui persiste aujourd’hui. Mais ces prouesses chronométrées aussi impressionnantes soit-elles ne sont rien comparé à la discipline reine quand il s’agit de compétition sur borne d’arcade, le noble art du scoring.

Enter your name.

Cette pratique, apparue avec Space Invaders qui est le premier jeu à pouvoir garder en mémoire les meilleurs scores d’une borne, demande aux meilleurs joueurs de toujours plus repousser les limites d’un jeu, non pas en le finissant, mais en ayant le score le plus haut. Dans les deux cas, des rubriques de presse spécialisée, des structures comme le Guinness Book ou les premiers sites web amateurs à la fin des années 90 se sont chargés de référencer tous les scores soumis par les joueurs du monde entier afin de délivrer un véritable classement mis à jour régulièrement. Or comme dans toute compétition sportive, il faut bien un arbitre. Ce fut le cas de Twin Galaxies, une organisation américaine fondée par Walter Day en 1981, et qui fait office de référence dans le milieu du scoring. Ces arbitres amateurs sont donc chargés de visionner les cassettes et autres enregistrements afin de vérifier la véracité du record pour le valider et ensuite mettre à jour le classement. S’il existe des cadors de la discipline, n’importe quel personne à travers le monde peut donc envoyer un enregistrement de sa partie afin de devenir le nouveau challenger voir le nouveau champion. Et c’est justement ce qui est arrivé un beau jour de 2004.

Le Roi Singe et sa bande de Kongs

En 2007, alors que la guerre des consoles next-gen bat son plein, le réalisateur Seth Gordon (à qui l’on doit dernièrement le film Baywatch), sort un film documentaire pour le moins en décalage avec son temps. « The King of Kong : A Fistful of Quarters » relate alors la compétition vidéoludique à l’état pur…sur un jeu datant des années 80.

Le film devait au départ selon les dires du réalisateur, se concentrait sur les compétiteurs dans le jeu vidéo a finalement dérivé vers un combat de titans du joystick, sur un des jeux d’arcades les plus difficiles : Donkey Kong.

Donkey Kong (1981) Copyright Nintendo

Développé par Nintendo et paru en 1981, Donkey Kong est un des premiers jeux de plateforme et reprend bien sûr le mythe de King Kong. Le joueur y contrôle l’ancêtre de Mario, Jumpman, qui doit éviter de nombreux obstacles lancés par un singe géant, comme des barils, des flammes ou des ressorts tout en escaladant les plateformes métalliques pour atteindre le sommet et sauver la jeune demoiselle en détresse. Ce qui n’arrive bien sûr jamais puisqu’une fois le sommet atteint, Donkey Kong se saisit de la jeune fille apeurée et continue sa lente ascension vers un autre niveau. Classé parmi les plus grands classiques du jeu vidéo et parmi les jeux d’arcade les plus populaires, Donkey Kong est surtout aussi connu pour être un des jeux les plus durs et les plus exigeants. La survie moyenne d’un joueur lambda n’excède pas deux minutes. Cette popularité et cette difficulté extrême en font donc le terrain idéal pour une compétition acharnée.

Billy Mitchell & Walter Day de Twin Galaxies

D’un côté du ring, Billy Mitchell. Longue chevelure noire, chemise et cravate aux couleurs de la bannière étoilée. Imbu de lui-même et prétentieux, il apparait comme un véritable prophète aux yeux de chasseurs de scores et cela depuis qu’il fut le premier à réaliser le score parfait à Pacman, mais surtout pour son high score sur Donkey Kong, resté imbattu pendant plus de 23 ans, ce qui lui valu le titre de joueur du siècle.

Mais c’était sans compter sur l’opposant de l’autre côté du ring.

Steve Wiebe

Steve Wiebe, un monsieur tout le monde, père de famille et prof de chimie. Steve est talentueux selon ses proches, mais n’a jamais réussi à être « le premier » en quelque chose. Mais les choses vont changer lorsque le jeune père se donne pour défi de faire tomber le record de Mitchell sur Donkey Kong. Et après des mois d’entrainement, Steve Wiebe y arrive enfin. Avec un score de 1.006.600 points. Il vient de faire tomber le record imbattable de Billy Mitchell et sans le vouloir, Steve vient de mettre un grand coup de pied dans la fourmilière du petit monde très fermé de la compétition sur Donkey Kong. Un petit effet papillon qui va entrainer une suite d’évènements rocambolesques.

Ce petit film indé (rendu populaire en France par un épisode de la chronique Crossed de Karim Debbache qui lui est consacré) est depuis devenu culte avec son « casting » manichéen entouré d’une myriade de personnages que l’on pourrait croire tout droit sortis d’un film des frères Coen tant leurs personnalités semblent hors norme (à l’image de Brian Kuh l’homme de l’ombre de Mitchell et son kill screen, de Mister Awesome ou d’une mamie championne de QBert ).

Les nouveaux « King of Kong »

Si la scène compétitive sur le titre de Nintendo a toujours existé, ce film a sans aucun doute remis la lutte pour le titre de King of Kong sur le devant de la scène en quelque sorte réveillé l’âme de compétiteurs de beaucoup. Dans un reportage concocté par Motherboard en 2013, soit 6 ans après le documentaire de Seth Gordon, on y découvre la lutte des « New Kings of Kong« , avec des personnages toujours aussi hauts en couleur. Même si l’ombre de Mitchell et Wiebe est toujours présente, la confrontation pour le podium voit dorénavant s’affronter le détenteur du record à ce moment-là Hank Chien, chirurgien de 39 ans, et Vincent Lemay, un jeune canadien de 22 ans, dopé à la gonflette.

Cette compétition se retrouve notamment au travers des Kong Off, un tournoi annuel qui voit s’affronter les plus grands noms de la scène compétitive et continue d’abreuver le mythe King of Kong.

Aujourd’hui, alors que le film a fêté ses 10 ans, la compétition fait encore rage et les records tombent régulièrement avec toujours de nouveaux prétendants au trône (dont le rappeur Eminem avec un score de 465,800 ).

 

Le Gong a sonné pour le « Le joueur du siècle »

Adulé par certains, hait par beaucoup, Billy Mitchell est devenu sans le vouloir une icône de la culture populaire et fait l’objet de beaucoup de parodies, memes et autres hommages. Il réapparait dans de nombreux documentaires ayant pour thème le jeu vidéo (comme Chasing Ghosts : Beyond the Arcade, The King of Arcades et surtout Man Vs Snake : The Long and Twisted Tale of Nibbler). S’il est difficile de déterminer à 100% si Billy Mitchell n’est pas qu’un personnage, il est intéressant de le voir à l’oeuvre dans ce dernier documentaire sorti en 2015 et ayant pour sujet la quête désespérée de Tim McVey, un américain qui tente de réitérer l’exploit d’un score à 1 milliard de points sur le jeu Nibbler.
On y retrouve Walter Day et d’autres protagonistes de King of Kong, mais on y retrouve surtout un Billy Mitchell très différent du « sombre connard » aperçu dans le documentaire de Gordon. Il y apparait comme un véritable support psychologique pour McVey, mais aussi comme une figure du competitive gaming et son plus fidèle ambassadeur. Une image et une stature de roi, bien mis à mal récemment.

« The worst thing that could happened would be to give somebody the credibility of a score, that doesn’t deserve it ».

Prononcée par Billy Mitchell himself au cours du documentaire, cette phrase pourrait aujourd’hui paraître un tant soit peu ironique.

Le 2 février 2018, alors qu’un nouveau record est établi par Robbie Lakeman (1.247.700 points), un forum spécialisé déclare effacer 3 records de Billy Mitchell de son leaderboard. La raison ? Après enquête, il semble que les records soumis par Billy n’ont pas été réalisés sur borne d’arcade comme il est la norme, mais sur MAME, un logiciel d’émulation sur PC. Dans la foulée, Twin Galaxies décide de mener sa propre investigation et le 12 avril, le couperet tombe : Billy Mitchell se voit retirer tous ses records et pas seulement ceux réalisés sur Donkey Kong, et n’aura désormais plus la possibilité d’en soumettre. Le Guinness Book suivra la même sentence dans la foulée. Voilà, « le joueur du siècle », déchu de son trône.

10 ans après, voilà que Billy Mitchell se voit retirer son record pour les mêmes raisons pour lesquelles Steve Wiebe s’était vu refuser le sien.

Depuis, Billy Mitchell a entrepris une reconquête de sa gloire passée. Et puisqu’il est devenu persona non grata dans les principaux évènements organisés par la communauté DK, c’est par la plateforme Twitch qu’il a entrepris sa rédemption. Comme il le prônait dans le documentaire de Gordon, le score live est la seule manière de compter. Billy Mitchell même s’il est loin d’avoir entièrement lavé son nom, veut prouver au monde entier, qu’il reste un excellent joueur, capable d’aligner un score à 6 chiffres.

En tout cas que ce soit Billy Mitchell, Steve Wiebe, Vincent Lemay, Hank Chien, ou un moine bouddhiste fan de Johnny (qui sait ?), la lutte pour le titre suprême de King of Kong n’a pas fini de faire couler de l’encre (et beaucoup de sueur).

 

King of Kong : A Fistful of Quarters (2007)
Réalisateur : Seth Gordon

Disponible sur Youtube en VOST 

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