Grave : C’est fin, c’est très fin, ça se mange sans faim.

La voiture s’éloigne doucement d’un parking vétuste. Seule sur la chaussée, une jeune fille se résigne à attendre une personne qui ne viendra pas. Elle tourne le dos à la route et marche en trainant sa lourde valise vers de grands bâtiments en béton, sa nouvelle maison pour les mois à venir. Justine (Garance Marillier) est la petite dernière d’une lignée de vétérinaires. Comme toute sa famille avant elle, la voici débarquée dans une nouvelle vie étudiante, en première année à la faculté. À peine arrivée, la voici déjà embarquée dans un bizutage de rigueur. Elle subit alors plusieurs « épreuves » allant d’une fête d’intégration arrosée dans les méandres de souterrains à la classique photo de groupe interrompu par une pluie de peinture rouge sanglant.

Tout semble pourtant bien se passer pour Justine quand cette dernière est alors confrontée à l’impensable. Végétarienne depuis toujours, Justine se voit tout de même offrir en guise de rite de passage, un rein de lapin cru accompagné d’un shot d’alcool. Malgré ses nombreuses plaintes, Justine finit par être poussée par sa soeur Alexia (Ella Rumpf) à avaler ledit bout de viande. Cette simple entorse à son régime alimentaire va alors déclencher bien plus qu’une réaction en chaine. C’est une véritable transformation accompagnée d’une faim. « Une dalle de ouf » pourrait-on dire. C’est Grave docteur.

Doigt de vêto

Si le film semble tout droit sorti d’un moule préfabriqué, il agit ici en tant qu’OVNI dans le paysage du cinéma de genre français.Tantôt un drame, tantôt une comédie, le film est aussi avant toute chose une histoire d’amour sous couvert d’un genre bien particulier, celui du Body horror. Touchant tout ce qui attrait à la transformation du corps, ce genre qui a acquis ses lettres de noblesse sous la houlette des oeuvres de David Cronenberg, David Lynch et bien d’autres cinéastes trouve ici un angle bien particulier avec le mélange du cannibalisme.

Au même titre que d’autres oeuvres avant lui se sont construites sur des fabulations et des légendes, Grave a hérité d’une notoriété pour ses quelques spectateurs ayant tourné de l’oeil face aux scènes proposées. Pourtant le cannibalisme est ici abordé d’une manière différente, il n’est pas vu comme une maladie, une dégénérescence, mais bel et bien comme une fatalité.

Ces fameuses scènes anthropophages ne sont donc ni gores, ni gratuites, mais bel et bien dérangeantes. Elles relèvent d’une gravité face à la volonté de la réalisatrice dans les inscrire dans un destin funeste de ses protagonistes.
Faire ressentir la peur est une chose assez aisée au cinéma, n’importe quel jump scare  bien réalisé suffit en principe à faire sursauter le spectateur. Le gore quant à lui, surexploité dans les films estampillés Torture Porn de ces dernières décennies est du même acabit. S’ils sont bien réalisés, n’importe quels sévices infligés au corps humain fonctionneront même s’ils sont souvent revêtus d’un côté spectaculaire et vide de sens. Mais le mal-être instauré par le cannibalisme de Grave semble si réel au sens premier qu’il nous fascine autant qu’il nous dégoute.

En sortant le mythe du cannibale hors de son champ habituel, Julia Ducournau réussit donc sa leçon de cinéma. Ici pas de sauvages perdus en pleine jungle d’Amazonie ou de psychiatre raffiné dégustant des organes avec un excellent chianti. Mais une histoire sororale plongée dans un milieu étudiant bien particulier qu’est celui de la médecine et qui pourrait être le point de départ de n’importe quel film banal tant ses ressorts sont ici intimes. On n’assiste pas à la naissance d’un tueur en série ou à la découverte d’une bande de sauvages, mais bel et bien à un drame humain.

Bonjour, Docteur Animal

Cette réussite passe aussi bien évidemment par la prestation de ces acteurs. Garance Marillier qui incarne le rôle de Justine offre ici une performance forte dans le sens où l’on assiste tout au long du film à sa transformation.  Sur les 98 minutes que dure le long-métrage, la jeune actrice réussit la prouesse de passer d’une jeune fille mal dans sa peau et qui peine à s’imposer, en une véritable créature avide de chair humaine. Une créature qui devient tout au long du film, une femme. Elle y découvre sa sexualité en même temps que se développe sa faim bestiale pour la chair humaine, au point que les deux se confondent et se repoussent comme c’est le cas pour l’attirance que subit Justine pour Adrien, son colocataire gay interprété par Rabah Naït Oufella. Certains y verront une certaine image de la Mante religieuse dévorant son mâle après l’accouplement qui n’est pas sans rappeler les nombreux clins d’oeil distillé tout au long du film sur la similarité de ces étudiants vétérinaires avec les animaux eux-mêmes.

Bien loin donc d’un « Cannibal Low Cost », Grave réussit son pari. Nous raconter une histoire d’amour entre deux soeurs, touchées par la gravité de leur prédestinée sous fond d’une thématique bien particulière, mais maitrisée, celle d’une anthropophagie qui nous questionne et fascine autant qu’elle nous dérange.

Grave (2017)
Réalisé par Julia Ducournau
Avec Garance Marillier, Ella Rumpf, Rabah Naït Oufella

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